Il y a 400 ans, le Cantal se confinait déjà et redoutait la peste

En 1627 et en 1720, le département du Cantal se fige. Le territoire est peu à peu gagné par des épidémies de peste qui font des milliers de morts. Seule solution : rester confiné chez soi.

De mémoire d’Aurillacois on n’avait jamais vu ça ! Même topo à Saint-Flour, à Maurs, à Mauriac. Des villes repliées sur elles-mêmes, des habitants confinés chez eux, en attendant que l’ennemi invisible ait disparu sous leurs fenêtres. Il n’y a bien que les historiens, finalement, qui ne soient pas étonnés par la situation que l’on vit aujourd’hui. Au niveau mondial.
Claude Grimmer est maîtresse de conférences honoraire en histoire moderne à l’Université de Clermont-Ferrand, actuellement chercheuse associée à l’université Lettres Sorbonne au sein du centre Roland-Mousnier (*). Elle est l’auteure, entre autres de Vivre à Aurillac au XVIIIe siècle, (préface d’Emmanuel Le Roy Ladurie, diffusion PUF-1983).

Il y a 300 ans déjà, le Velay se confinait

Demander à cette historienne de décrypter combien les temps changent, et qu’à situation égale (une épidémie), les comportements s’adaptaient et étaient différents, avec le temps, s’est avéré… déconcertant !
« Vous allez voir, rien n’a changé : c’est la même chose ! »

« Vous voudriez qu’on observe à quel point notre comportement a changé face à la maladie, face aux épidémies ? Eh bien pas du tout ! Vous allez voir : rien n’a changé, c’est la même chose… En fait, quand la France, quand le Cantal se retrouvent menacés, cernés par la contagion, on se calfeutre, on se barricade chez soi. Et on attend. C’est vrai à tous les siècles, et notamment à chaque fois que la peste, ou les pestes, ont été ravageuses sur le territoire au XIVe, au XVIIe, au XVIIIe ».

Face à la maladie contagieuse, au XVIIe, par exemple, ce qui interpelle en premier lieu Claude Grimmer c’est que « c’est cyclique, et on ne sait pas d’où ça vient, à l’époque. Et comme on ne sait pas d’où ça vient ni comment l’expliquer, tous ces phénomènes de maladies contagieuses sont attribuées aux pêchés de l’Homme. C’est Dieu qui nous l’envoie pour qu’on arrête de se comporter comme on se comporte

Claude Grimmer (Maîtresse de conférence honoraire à l’Université de Clermont-Ferrand)

souligne Claude Grimmer.

Il y a de la fatalité, chez les contemporains de l’Ancien Régime. Et la notion que rien n’arrive par hasard, mais par multiplication de mauvaises inclinaisons, de mauvais comportements.

Un mal inventé pour punir les crimes de la Terre

« Un mal qui répand la terreur, mal que le Ciel en sa fureur, inventa pour punir les crimes de la Terre, la peste puisqu’il faut l’appeler par son nom ». C’est de cette façon que Roger Grand et Marcellin Boudet introduisent leur étude historique sur les épidémies de peste en Haute-Auvergne (XIVe-XVIIIe siècles) dans la revue de la Haute Auvergne, en 1902. Dans cette parution, d’il y a déjà plus de 110 ans, ils relèvent, eux aussi, des similitudes avec des situations assez familières : « Tant il est vrai que la mort, terrible régulateur, vient inexorablement, sous des formes diverses, prélever périodiquement un tribut extraordinaire sur l’humanité. Saignées salutaires aux dires de certains économistes ».
Il fallait qu’il arrive quelque chose…

Intéressant, pour l’historienne Claude Grimmer, à la lueur de ce qu’elle lit et entend, chaque jour depuis l’apparition du coronavirus dans nos quotidiens : « C’est parfaitement ce que l’on voit chez les sociologues et philosophes, aujourd’hui. Par exemple, c’est ce que développent Boris Cyrulnik, Edgar Morin ou Cynthia Fleury : ils synthétisent l’idée qu’on ne pouvait pas continuer comme ça. Il fallait qu’il arrive quelque chose… Là, on ne parle pas de Dieu, contrairement à nos ancêtres. mais les articles d’aujourd’hui évoquent que la vie ne sera plus la même : que cela va nous faire prendre conscience de quelque chose. Et c’est aussi ce qui est sous-entendu sous l’Ancien Régime :

Dieu avait envoyé cela pour que l’on réfléchisse à la vie et que l’on change, enfin, notre comportement.

«Ça ne vous rappelle rien ? », interroge la chercheuse, en souriant.
Aujourd’hui ? On avance que c’est la Terre, que c’est Dame Nature qui se vengerait et qui essaierait de nous faire passer le message. Après tous les outrages qu’on lui administre.
Des Cantaliens confinés aux XVIIe et XVIIIe siècles

En 1627-1628, une très importante épidémie de peste touche Aurillac et Saint-Flour. En 1720, la peste dite « de Marseille », épargne, elle, le département. Mais dans les deux exemples, des mesures sont prises. Et quelles mesures !

« En 1627, on a demandé aux gens de rester chez eux ! Et de bien fermer la porte »

Sitôt la connaissance de l’épidémie dans la région, le plus souvent par le bouche-à-oreille (elle est venue par Mur-de-Barrez en 1627), on essaie de se protéger.

« En 1627 comme en 1720, on ferme les portes de la ville. Les rues sont nettoyées et on expulse les étrangers. Puis on fait des processions en espérant que cela va suffire pour protéger la ville, quand on sait que la contagion n’est pas loin » observe Claude Grimmer.

On continue notre série d'articles consacré à la Peste noire. Aujourd'hui, épisode 12 : « Les villes médiévales face à la Peste ». Eh oui : dès 1353, Paris se confine et les autorités municipales multiplient les « #gestesbarrières »... Un thread ?? ! #histoire pic.twitter.com/jk2LeyODUB
— Actuel Moyen Âge (@AgeMoyen) March 27, 2020 

Et devinez ce qui arrive à ceux qui ne veulent pas le faire et participer à l’effort collectif ? « Ils ont des amendes » !

Plus de huit mois de confinement

Dès novembre 1627, Aurillac retiendra ainsi sa respiration. Pendant huit mois. « Huit mois pendant lesquels la ville s’est protégée. Il n’y avait, par exemple, plus de fêtes, plus de foires. On avait enlevé l’eau dans les bénitiers des églises, et on attendait. En priant pour que ça n’arrive pas : que la maladie soit contenue hors des portes de la ville, en se calfeutrant », raconte Claude Grimmer.
Des amendes pour ceux qui contreviennent

Mais le 2 juillet 1628, un premier Aurillacois, Astorg Lafon, meurt de la peste, rue de la Marinie (l’actuelle rue Victor-Hugo). « Il sera sorti de chez lui et enterré de nuit, très rapidement. Quant aux gens avec qui il est entré en contact, ils sont sortis aussi et confinés à l’extérieur de la ville. On leur construit des masures vers la Dorinière pour les contenir. » Mais la nouvelle se sait vite à travers la ville.

Et les conséquences ? « Tous ceux qui en avaient les moyens, tous les riches qui ont des maisons à Marmanhac ou à Polminhac, tous ceux-là s’en vont ! Ce que j’ai vu, aussi de ma fenêtre, à Paris, il y a quinze jours », observe encore Claude Grimmer.
Des élections reportées… à cause de l’épidémie

Une fois la ville gagnée par l’épidémie, reste aux consuls (les maires de l’époque) la charge de l’administrer malgré tout. « On sait que le consul Hérault a fait un travail remarquable. Il s’est chargé de faire sortir les pestiférés et désinfecter leur maison. Celles où la mort avait particulièrement frappé étaient même démolies. »Habit des médecins -et autres personnes- qui visitent les pestiférés.

Fin 1628, on estime qu’un quart de la population d’Aurillac est morte de la peste. En décembre, la contagion a disparu. « Les riches, partis à la campagne, sont alors rentrés ».
Vous ne croirez pas ce qu’il s’est passé ensuite… Il y a eu les élections des consuls locaux et des conseillers. 1628 était une année d’élections, mais elles avaient été repoussées en raison de l’épidémie.

En 1720, la peste dite « de Marseille » ne touche pas le Cantal. « Le cordon sanitaire a été bien fait : les mesures prises en 1627 ont été les mêmes, 100 ans plus tard. Mais cette fois, le confinement dans les maisons et les mesures prises (ni foire, ni fête) ont fonctionné », relève Claude Grimmer. L’Ancien Régime comptait, déjà, son lot de fake news : « À l’époque on cherche un bouc émissaire pour tenter de savoir qui a amené la maladie. C’est souvent l’étranger celui qui vient de l’extérieur. Au XVIIIe, on finit par réaliser que c’est à cause des rats, des animaux… » Des croix ont été édifiées à cette époque, comme celle-ci, en 1636.
Elle devait s’élever dans un cimetière ou à un carrefour ; puis a été incluse dans la façade d’une maison, rue des Carmes, à Aurillac, au XIXe siècle. On l’appelle encore « la croix de la peste ».Croix de la peste, datée de 1636, puis intégrée lors de la construction de ce bâtiment, rue des Carmes, au XIXe siècle. Photo Marjolaine GUILLOUARD
(*) Claude Grimmer doit publier une biographie : Un prince européen au XVIIe siècle : le duc de Nevers, chez Fayard, en 2021.

Sources : « Vivre à Aurillac au XVIIIe siècle » ; par Claude Grimmer, éditions de la Butte aux Cailles.
« Étude historique sur les épidémies de peste en Haute-Auvergne (XIVe-XVIIIe siècles) », par Marcellin Boudet et Roger Grand, dans la Revue de la Haute Auvergne, en 1902 (disponible sur internet ici).

Marie-Edwige Hebrard

https://www.lamontagne.fr/aurillac-15000/loisirs/il-y-a-400-ans-le-cantal-se-confinait-deja-et-redoutait-la-peste_13772119/

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close